Afin d’enrichir notre étude nous avons eu la chance de poser quelques questions à Luc Rosenzweig, un ancien journaliste de Libération et ancien rédacteur en chef du Monde. Ici nous mettons les réponses complètes aux questions posées par email.
1) Dans l’article « Affaire Al-Dura : Karsenty condamné » publié le 27 juin 2013, vous évoquez ce reportage où un journaliste avait menti en disant qu’un enfant palestinien avait été tué par des tirs de l’armée israélienne. Quelles conclusions tirez-vous aujourd’hui de cette affaire ?
Article concerné : http://www.causeur.fr/karsenty-dura-enderlin-23195.html
Cette affaire dure maintenant depuis plus de quinze ans. Elle a connu son épilogue judiciaire avec l’arrêt de la Cour d’appel de Paris, condamnant Philippe Karsenty en vertu des articles de loi relatifs à la diffamation par voie de presse. Deux remarques à ce sujet :
-Le parcours judiciaire de la plainte déposée par France 2 et Charles Enderlin contre son principal accusateur, Philippe Karsenty, a été particulièrement long et sujet à rebondissements : condamnation en première instance, relaxe en appel, cassation et enfin condamnation par un nouveau jugement par la Cour d’appel de Paris. C’est exceptionnel pour une affaire de presse, et montre bien sa complexité, et les doutes qu’elle a suscité chez des magistrats réputés juger en leur âme et conscience.
-Les motivations du dernier arrêt de la Cour d’appel méritent d’être examinés en détail, car, tout autant que la condamnation, ils contribuent à établir la « vérité judiciaire » de cette affaire, qui n’a rien d’un « blanchiment » de France 2 et de Charles Enderlin, bien au contraire. Si la Cour a pu entrer en voie de condamnation contre Philippe Karsenty, c’est au nom d’une stipulation de la loi sur la presse exigeant que des accusations portées par un journaliste contre un tiers soient fondées sur « une enquête sérieuse ». Or, le tribunal à estimé qu’au moment où il portait ses premières accusations (c’est moi qui souligne) Karsenty ne disposait pas d’éléments factuels lui permettant de les porter dans le cadre de la loi. Peu importe donc que, par la suite, les recherches effectuées par Karsenty et d’autres aient conforté les thèses qu’il avançait, le délit de diffamation est constitué. En clair, cela signifie qu’aujourd’hui, quiconque porte les mêmes accusations contre France 2 et Enderlin, à la lumière des éléments révélés par les enquêtes effectuées à ce jour ne tombent plus sous le coup de la loi. Il est donc parfaitement licite d’affirmer que Charles Enderlin et France 2 se sont livrés, dans l’affaire Al Dura à la diffusion d’images falsifiées et de fausses nouvelles. D’ailleurs, les plaignants dans l’affaire Karsenty se sont bien gardé de porter plainte contre le documentaire, suivi d’un livre réalisé et écrit par les journalistes de la première chaine allemande ARD Esther Shapira et Sebastian Haffner. Le documentaire « l’enfant, la vérité, la mort » à été diffusé en Allemagne et en Israël en 2009, et le livre « menaces, mensonges et vidéo » est paru en traduction française en octobre 2002 aux éditions Valensin. Ces documents constituent la somme la plus complète sur cette affaire, que je vous invite à consulter en en demandant les copies, de ma part, à philippe@karsenty.fr Il dispose d’une version sous titrée en français du documentaire et d‘une version pdf du livre. Il m’est impossible, dans le cadre de réponses à vos questions d’entrer dans tous les détails de cette affaire complexe. Pour être tout à fait complet, Charles Enderlin a lui aussi écrit un livre plaidant sa cause ( « Un enfant est mort, éditions Don Quichotte). En comparant les deux, vous pourrez vous forger votre opinion…
-Pour le reste, je ne peux que constater, pour le déplorer, que les réflexes corporatistes ont amenés une grande partie de la presse française à soutenir Charles Enderlin, même si, en privé, de nombreux journalistes spécialistes de la région émettaient des doutes sur la version des événements rapportés par France 2 et Charles Enderlin. La profession s’est « bunkerisée » sur cette affaire, alors que les confrères étrangers ont abordé la question avec une ouverture d’esprit beaucoup plus grande.
2) Vous parlez de « supercherie ». Comment un journaliste a-t-il pu être manipulé et commettre une telle faute professionnelle ?
C’est également pour moi un mystère, qui demanderait que l’on visite les circonvolutions du cerveau du journaliste expérimenté qu’est, et demeure, Charles Enderlin. Je crois que la vanité, la « fierté » d’avoir été à l’origine d’un scoop mondial lui apportant un surcroît de gloire et de notorié,é ont joué un rôle non négligeable dans l’imprudence consistant à répercuter sans vérification approfondie des images tournées par un cameraman palestinien sur des lieux où il n’était pas. Enderlin, s’est laissé manipuler parce qu’il en tirait un immense bénéfice narcissique. Cela était d’autant plus facile à faire admettre par ses supérieurs hiérarchiques, à France télévisions que la thèse illustrée par ces images « atroces » confortait les idées reçues sur la brutalité des soldats israéliens confrontés au terrorisme de la seconde intifada. CNN a été plus avisé de refuser ces images le même jour où France 2 les acceptaient…
3) Dans l’article « Israël-Palestine : un conflit en état de décomposition avancée », publié le 8 juillet 2014, vous dites que les experts des journaux Libération et Le Monde ont une « grille d’analyse ». De quoi s'agit-il ?
Article concerné : http://www.causeur.fr/israel-palestine-un-conflit-en-etat-de-decomposition-avancee-28396.html
L’histoire du traitement du conflit israélo-arabe par les médias français montre que celui-ci a évolué au fil du temps. D’un soutien presqu’unanime, en 1948, à la création del’Etat juif sur une partie du territoire de la Palestine mandataire, il a évolué vers une position plus critique, voir carrément hostile après la guerre des 6 jours en 1967 et la volte face du général de Gaulle lors de sa fameuse conférence de presse du 22 novembre 1967 ( « peuple d’éliyr, sûr de lui et dominateur »… Cette grille d’analyse, assimilant le projet sioniste à la colonisation, par les pays occidentaux, de territoires d’Afrique d’Asie et d’Océanie est aujourd’hui dominante, et portée par des journaux de gauche, comme « Le Monde » et « Libération », mais pas seulement : on trouve aussi ce point de vue développé dans la presse de droite au nom du gaullisme historique. C’est à mon avis, regarder un conflit d’aujourd’hui avec les lunettes d’hier, don s’exposer à n’y rien comprendre… pour en savoir plus je fais de l’auto promotion lire « La France et Israël, une affaire passionnelle » par Elie Barnavi et Luc Rosenzweig éditions Perrin…
4) Pensez-vous que le traitement du conflit Israélo-Palestinien est manipulé par les médias?
J’utilise avec parcimonie les expressions « les médias » (lesquels ? quand ?) et manipulation. Il n’existe pas chez ceux qui sont chargé du traitement de ces questions dans la presse écrite, audiovisuelle ou en ligne de volonté sournoise de tromper leurs lecteurs, auditeurs ou spectateurs. Mais, en revanche, on peut noter la persistance d’a priori, de préjugés chez des journalistes et commentateurs faisant passer leurs convictions avec l’examen des faits et leur mise dans un contexte changeant et complexe.
5) Pourquoi les médias prennent-ils parti ? Est-ce nécessaire ? Le font-ils par intérêt ? Par croyance idéologique ? Parce qu’ils reçoivent des pressions ?
Il est naturel que les organes de presse, de tous ordre, expriment des opinions en accord avec la ligne éditoriale qu’ils affichent. Autre chose est de tordre les faits, d’en biaiser la présentation, de ne donner que la version de l’une des parties et pas de l’autre, ce qui est le cas quotidiennement dans le traitement du conflit israél-arabe par le principal fournisseur d’information en France, l’AFP (agence France presse) tapez AFP Israel Palestine sur google et vous aurez une foule d’exemples…
6) Quand ils traitent le conflit israélo-palestinien, croyez-vous que les médias victimisent davantage l’une des deux populations? Dans le cadre d’une guerre asymétrique, n’est-il pas naturel de prendre part pour celui qui semble plus faible ? Mais n'est-ce pas courir le risque d'être manipulé? L'émotion n'est-elle pas mauvaise conseillère pour les journalistes?
Les victimes réputées les plus faibles se vendent mieux sur le marché de la presse que les Etats forts et civilisés, même démocratiques… Les images de morts, mêmes mises en scène ( c’est arrivé souvent) ou détachées de leur contexte font le buzz, alors pourquoi se priver…
7) Quand ils font leurs reportages, comment les journalistes distinguent-ils les informations de la propagande ?
En recoupant les sources, mais c’est parfois fatigant… If the legend is better as the truth, print the legend…
8) La limite entre le parti pris des journalistes et la manipulation n’est-elle pas très mince ?
Certainement, mais c’est aussi au lecteur de faire son tri… L’info aujourd’hui est si diversifiée et instantanée que l’on peut choisir son menteur selon ses goûts, ou repérer les gens honnêtes.
9) Plus généralement, pensez-vous que les médias sont le reflet des gouvernements ou sont-ils totalement indépendants?
La situation est très diverses selon les pays… Entre la Corée du Nord et les Etats Unis l’échelle est vaste… En France , le problème des médias est leur faiblesse financière plutôt que les pressions des pouvoirs, qui les rendent dépendants des annonceurs publicitaires. A ce niveau, le Qatar est plus puissant qu’Israël…
10) Croyez-vous dans la neutralité des médias?
Non et je ne la souhaite pas je suis pour la pluralité et l’honnêteté.
11) Plus personnellement, considérez-vous que vos articles soient objectifs ? Ou avez-vous un point de vue ?
Il est difficile de porter soi-même un jugement sur son travail
12) COMME CONCLUSION Comment croyez-vous que les médias doivent traiter les informations lorsqu’il s’agit d’un conflit tel que celui qui oppose les israéliens aux palestiniens ?
Comme toute autre information internationale, ni plus ni moins. Or ce n’est pas le cas. Israël, pays démocratique ouvre ses portes aux journalistes, même hostiles (Al Jazeera a un bureau en Israël) alors que ses ennemis en Syrie, en Iran ou ailleurs massacrent à l’abri des regards. Les communiqués palestiniens sont pris comme la vérité, notamment à Gaza, et impossibles à vérifier. Ceux qui se risquent à aller voir ce qu’il en est réellement ont les plus graves ennuis.
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